A
Lyon, la double peine risque d'être fatale à un Comorien malade
Lundi
16 décembre 2002 (LE MONDE)
Venu
en France pour se soigner, il a acheté un certificat de nationalité et risque
l'expulsion alors que son état s'aggrave.
Lyon
de notre correspondante
C'est
un nouveau cas de double peine, mais une peine qui pourrait être capitale.
L'histoire est celle d'Ali Kari Attoumani, un instituteur comorien, né
Français, en 1963, lorsque les Comores n'avaient pas encore accédé à l'indépendance.
Ce petit homme chétif de 39 ans est arrivé en France en septembre 1992 pour se
faire soigner. Quelques mois plus tôt, un praticien de Médecins du monde
l'avait trouvé mourant dans son village. Diagnostiquant une pancréatite
chronique calcifiante, il l'avait opéré d'urgence. Mais comme les Comores ne
disposaient pas des médicaments appropriés à sa maladie, il lui avait conseillé
de partir le plus tôt possible en France pour recevoir les traitements
nécessaires. M. Attoumani est donc arrivé à Marseille avec un visa de court
séjour, puis il a rejoint Lyon, ville réputée pour la qualité de ses hôpitaux.
Pour
accéder aux soins, il apprend qu'il doit présenter des papiers en règle. Il
entreprend des démarches auprès du ministère des affaires étrangères à Nantes -
où ont été rapatriées les archives coloniales - pour réclamer son acte de
naissance, espérant pouvoir demander la nationalité française par
réintégration.
FAUX
PAPIERS
Mais
l'administration lui répond qu'elle n'a trouvé aucune trace du document car les
archives comoriennes auraient été en partie détruites. Perdu, Ali Kari
Attoumani s'en remet naïvement aux conseils de la communauté comorienne
lyonnaise, qui le met en contact avec M. H.. Ce dernier lui propose de lui
vendre pour 20 000 francs son propre extrait d'acte de naissance et le
certificat de nationalité française de son fils, un enfant qu'il a reconnu, lui
explique l'homme, mais qui n'est pas le sien. Ali Kari Attoumani accepte et se
fait établir, grâce à ces documents, une carte nationale d'identité française
et un passeport. Il devient "le fils" de M. H., lequel s'enfuit après
avoir revendu plusieurs fois les mêmes papiers.
Sous cette fausse identité, le jeune Comorien travaille
comme auxiliaire de vie dans une maison de retraite, puis comme chauffeur dans
les transports en commun lyonnais. Il bénéficie de soins, vote, et épouse, le
30 septembre 1995, une compatriote, dont il reconnaît les trois enfants et avec
laquelle il en aura deux autres.
Mais
en 1997, son histoire dérape : un homme vient lui réclamer son identité, c'est
le fils de M. H., et il décide de porter plainte. En avril 1998, M. Attoumani
est arrêté, mis en examen et écroué. En prison, il ne peut se soumettre au
régime alimentaire qui lui est prescrit et son état de santé se dégrade. Le 31
août et le 21 septembre 1998, il subit deux interventions chirurgicales, puis
une troisième en 1999. Ses médecins sont contraints de lui poser une prothèse,
qui sera changée trois fois.
Le
26 janvier 2001, le juge d'instruction le renvoie devant le tribunal
correctionnel de Lyon pour "délits d'entrée ou de séjour irrégulier; faux
et usage de faux documents délivrés par une administration publique aux fins de
constater un droit, une identité ou une qualité ou d'accorder une autorisation
de séjour ; escroqueries commises au préjudice de la caisse d'allocations
familiales de Lyon et des Assedic et de prise de nom d'un tiers". Devant
le tribunal de grande instance de Lyon, il explique qu'il "n'est pas un
voyou" et qu'il "a commis cette faute pour une question de
survie". Les juges de première instance, sensibles à la gravité de son
état de santé, l'ont condamné le 13 mars 2002 à une peine couvrant sa période
de détention provisoire : douze mois d'emprisonnement dont six mois avec
sursis.
TRAITEMENT
À VIE
Entretemps,
son avocat, Me Bernard Mompoint, a obtenu du tribunal administratif la
condamnation de la préfecture du Rhône qui lui avait refusé un titre de séjour
au titre de l'article 12 bis de l'ordonnance de 1945, accordant de plein droit
un titre de séjour temporaire "vie privée et familiale" aux étrangers
dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale qui ne peut être
assurée dans leur pays. Le 8 novembre 2000, le tribunal administratif de Lyon
avait enjoint la préfecture de lui délivrer un titre de séjour. A sa sortie de
prison, M. Attoumani bénéficie enfin de papiers en règle avec droit au travail.
Mais
le parquet de Lyon a décidé de faire appel du jugement du tribunal
correctionnel. Lors de l'audience devant la cour d'appel, le 8 octobre,
l'avocat général a requis une peine d'emprisonnement de deux ans et une
interdiction du territoire de cinq ans, malgré les attestations des médecins
des hôpitaux de Lyon certifiant que M. Attoumani "doit être traité à vie
par un traitement substitutif d'extrait pancréatique coûteux à base de créon et
faire l'objet d'une surveillance médicale et biologique régulière dans un
centre hospitalier universitaire".
Très
réservés sur leur pronostic, ses médecins ont diagnostiqué il y a quelques
semaines une nouvelle affection, touchant la prostate. La cour d'appel de Lyon
doit rendre son arrêt le 17 décembre. M. Attoumani craint d'être "condamné
à mort".
Sophie
Landrin